Zoom Roman La Parenth猫se D茅licieuse

Le jeudi matin, Marie-L茅ontine Djikalou-Demba retrouva son bureau. Elle 茅tait dans une agitation indescriptible. Pour peu, elle s鈥檌mpatientait, s鈥櫭﹏ervait, s鈥檈mportait contre ses proches collaborateurs, refusait de recevoir certains clients qui avaient po

Son assistante ne comprenait pas l’irritation de sa patronne. D’habitude, elle était si courtoise.
C’est la première fois qu’elle la voyait dans cet état. Elle, qui ordinairement discutait familièrement avec elle, partageait même des confidences, se voyait rabrouée pour un rien. Et quand elle lui demanda les raisons de son énervement, elle la sermonna en élevant la voix. On avait l’impression que son cri faisait trembler les murs et les meubles de son bureau.
L’assistance croyait qu’un orage venait d’éclater. La secrétaire s’assit derrière son bureau, boudeuse. Devant les remontrances injustifiées de sa patronne, elle se comporta de la même manière. Elle faillit fermer son bureau aux visiteurs. Elle ne voulait pas que l’on voie ses larmes qui coulaient. D’habitude, les femmes qui ont ce genre de comportement au bureau sont les victimes de leur mari; un conflit conjugal a éclaté la veille ou le matin même.

Madame Demba ne pouvait pas connaître des difficultés dans son couple.
Contrairement à la plupart des femmes qui se plaignaient chaque jour de leur mari à leurs voisines, à leurs collègues, Marie-Léontine ne parlait jamais de son mari, sauf en des termes élogieux. À l’Assurance des Lagunes, tous les hommes la considéraient comme le modèle de la femme qui a réussi sur le plan professionnel et sur le plan conjugal. Les employées de l’Assurance rêvaient d’avoir un mari comme Monsieur Demba qui savait aimer sa femme. Quand elles parlaient de leur mari, leurs larmes coulaient en pensant à Demba. Elles auraient pu être jalouses de Marie-Léontine, mais elles l’admiraient et l’aimaient à la fois. Elle avait gagné à la loterie. Un bon mari qui savait aimer sa femme était d’une extrême rareté en Afrique. Plus d’une femme avait déjà dit à son mari : “Si tu pouvais être comme Landry, le mari de notre directrice adjointe!” Des maris finirent par détester Landry Demba, cet homme qui ne voulait pas se comporter comme eux, et qui révérait sa femme comme si elle était une déesse ou un ange.

Au travail, elles se répétaient les propos de leur mari. Certains leur disaient que la place de la femme est au foyer et celle de l’homme en dehors du foyer. Les autres, les plus nombreux disaient que Landry était anormal. Pour eux, un homme normal ne reste pas assis aux pieds de sa femme. Un homme normal ne doit pas se coucher à la même heure que sa femme. Après le repas, il doit sortir, se promener, causer avec ses amis et retrouver sa femme endormie.
Un homme normal, vraiment normal, ne peut pas se contenter d’une seule femme. Un homme digne de ce nom doit avoir une épouse légitime à la maison, qui lui fait la cuisine et des enfants et une maîtresse, à l’extérieur du foyer, avec laquelle il se donne du plaisir. Les hommes les plus capables doivent compter trois ou quatre concubines. Les plus fortunés doivent absolument posséder un harem. Ils disaient qu’un mari sérieux est sans doute impuissant, ou il a des pannes sexuelles fréquentes. Ils se moquaient de Demba, qui était obligé de rester tard dans sa pharmacie pour faire ses comptes ou commander des médicaments, constamment angoissé par les difficultés financières. Quand aurait-il pu penser à une autre femme ? Ils avaient même pitié de lui. Quel est cet homme que la femme trouve sérieux? Il est plus à plaindre qu’à admirer.
Ces hommes disaient encore que si un mari avait une grosse femme à la maison, il devait avoir une maîtresse mince, au-dehors. Si sa femme était de teint noir dans le foyer,

l’amie devait être de teint très clair. Et si l’épouse était âgée, la maîtresse devait absolument être jeune. C’était la mode des jeunes filles. Leur arrière-grand-père et leur grand-père avaient toujours épousé des femmes beaucoup moins âgées qu’eux, disaient-ils. Les Africains ne devaient pas se comporter comme les Blancs, avec des épouses qui ont à peu près le même âge qu’eux et surtout, qui sont d’une grande fidélité dans le mariage.
Judith Langouana avait fait courir le bruit dans la compagnie l’Assurance et au sein de la clientèle que son amie vivait dans un paradis terrestre car son mari était aux petits soins avec elle, à toutes les heures de la journée. Si Demba n’appelait pas sa femme toutes les deux heures, il se sentait malade. Quand il voyait sa femme, un sentiment intense de joie et de bonheur l’envahissait. Elle disait aussi que tout ce que Marie-Léontine demandait lui était accordé. Il suffisait que Marie-Léontine dise à son mari qu’elle aimait une voiture vue dans un embouteillage, pour qu’il achetât la même, le lendemain. C’est par pudeur, disait-elle, que son amie utilisait toujours la même voiture pour venir au travail. “Leur garage ne pouvait plus contenir toutes les voitures qu’ils possédaient. Deux autres voitures étaient garées chez sa mère et une autre chez son oncle.” Son refrain préféré que les femmes de la compagnie l’Assurance appréciaient le plus, c’est quand elle disait que Monsieur Demba restait souvent jusqu’au matin, assis sur la moquette de la chambre, à regarder sa femme dormir.